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Article sélectionné: « A Meta-Framework and Review of the Field of Positive Education » par L. Waters et D. Loton, 2019.

Quel est le but de cette étude?

Cette étude a pour objectif d’identifier quelles méthodes d’éducation positive fonctionnent vraiment dans les écoles. En d’autres mots, que faut-il cibler chez nos chers élèves pour qu’ils apprennent mieux et pour qu’ils se sentent mieux ?

Il s’agit d’une revue scientifique dans laquelle les chercheurs commencent par identifier les publications sur le thème de l’éducation positive pour analyser les méthodes pédagogiques mises en place et enfin trier celles qui fonctionnent vraiment.

Les chercheurs bâtissent ici ce qu’ils appellent un « framework » de recherche, une façon de structurer les recherches des autres auteurs pour comprendre quelles stratégies sont vraiment efficaces en milieu éducatif.

Qu’est-ce qu’une revue scientifique?

Une revue c’est avant tout un travail de synthèse. Les chercheurs analysent les articles originaux publiés par leurs pairs et mettent ensemble les résultats pour les comparer, les confronter. C’est le moment pour eux de prendre du recul et de mettre leurs propres résultats en perspective.

J’ai sélectionné cette revue pour 2 raisons : elle est fondée sur 75 études publiées sur la psychologie positive à l’école, sur un total de 35 888 étudiants ! En plus, elle met en relief les résultats obtenus dans des écoles en Europe, Amérique du Nord, Angleterre, Asie, Australie et Nouvelle-Zélande. Rien que ça!

Allez, commençons par un peu d’histoire…

Un peu d’histoire: santé mentale et éducation positive

Le terme d’éducation positive a fait son apparition en 2009 avec Martin Seligman et ses collègues qui défendent l’idée que l’école devrait enseigner à la fois les compétences dites « du tronc commun » (le français, les maths, etc.) et les compétences en bien-être (gérer les émotions difficiles, se sentir heureux , etc). Autrement dit, apprendre à s’épanouir entièrement en tant qu’être humain.

Pourquoi doit-on attendre 2009 pour y penser ? En fait, le concept de santé mentale à l’école est plus ancien puisqu’il date des années 30 environ. Mais dans ces années là, on se concentre surtout sur la résolution de problèmes déjà installés (dépression, troubles mentaux). En revanche, l’éducation positive va plus loin: l’idée est de promouvoir et assurer le bien-être à l’école. Prévenir plutôt que guérir, quoi !

Voulez-vous une bonne nouvelle ?

D’après les auteurs, plus de 65% des écoles des pays évoqués plus haut mentionnent dans leurs missions la protection et l’optimisation de la santé mentale des élèves à travers le renforcement de leurs forces et de leurs capacités. Ces écoles indiquent aussi vouloir favoriser les états positifs comme la joie, l’optimisme, la gentillesse et le sens. Bravo!

D’accord, mais comment font-ils ? Et est-ce que ça marche ?

C’est tout l’objet de cette étude. Pour répondre à ces questions, les auteurs décortiquent les stratégies mises en place dans les écoles en 6 catégories (leur fameux « framework ») selon qu’elles concernent :

  1. La force
  2. La gestion des émotions
  3. L’attention et la conscience
  4. Les relations
  5. La résilience
  6. Les habitudes et les objectifs

Schéma: Les catégories définies par les auteurs pour classer les interventions de pédagogie positive mises en place dans les écoles.

 

Pour savoir si ces stratégies fonctionnent, les auteurs analysent les études en posant 3 questions pour chacune de ces 6 catégories :

  1. Quelle est la preuve que l’intervention décrite améliore la catégorie ciblée ? Par exemple, est-ce que la méditation de pleine conscience améliore l’attention et le fait d’être conscient de ce qui arrive ?
  2.  Quelle est la preuve que l’intervention améliore le bien-être des élèves ? Par exemple, est-ce que méditer fait se sentir mieux?
  3. Quelle est la preuve que l’intervention améliore les résultats scolaires et académiques ? Par exemple, est-ce que le fait de méditer à l’école est lié au fait d’avoir de meilleures notes?

Plutôt complet, n’est-ce pas?

Alors, alors ? Quelles sont les catégories sur lesquelles il faut intervenir pour améliorer les résultats ET le bien-être de nos chers élèves ?

Catégorie numéro 1 : la force

Vous pensez maintenant à un personnage vêtu de noir ? qui fait du bruit en respirant ?

En réalité nos forces sont définies comme les qualités pré-existantes qui émergent naturellement en nous, de façon authentique, qui sont motivantes et nous donnent de l’énergie !

Cernez-vous mieux vos propres forces ?

Parmi les forces scolaires mentionnées par les auteurs on retrouve la curiosité, l’espoir, l’envie d’apprendre, la créativité…

Résultats des interventions axées sur la force :

  • Elles ont un impact significatif (qui n’est pas dû au hasard) sur le bien-être des élèves
  • Elles ne semblent pas efficaces pour améliorer les états négatifs comme l’anxiété ou la dépression. En d’autres termes, consolider leurs forces à l’école amènerait encore plus de positif mais n’aurait pas d’impact sur une pathologie déjà installée.
  • Elles permettent un meilleur engagement dans le parcours scolaire et développent les ambitions académiques.

Catégorie numéro 2 : la gestion des émotions

Le rôle des émotions dans l’apprentissage est de plus en plus étudié. Traditionnellement, l’éducation était vue comme un processus cognitif uniquement. Comme si on n’était que des cerveaux et que l’enjeu de l’école était juste de nous bourrer le crâne !

Heureusement, depuis les années 2000, cette vision change. Ouf ! On doit notamment ce changement libérateur à l’avancée des neurosciences et de la psychologie. Ces disciplines révèlent au grand public que l’apprentissage est pro-fon-dé-ment impacté par les émotions. Par exemple, Jenssen et ses collègues montrent en 2008 que le climat émotionnel d’une classe possède une influence significative sur le degré de mémorisation des informations reçues par les élèves. Hé oui !

[…Je n’sais pas vous, mais moi quand j’ai appris ça j’ai eu très envie de retourner au collège montrer ces résultats à un prof qui ne participait pas vraiment à établir un climat de classe propice à l’apprentissage… Insultes, humiliations, commentaires dévalorisants et j’en passe…]

Pour analyser les capacités de gestion des émotions des élèves, les auteurs ont défini encore 2 sous-catégories.

Ça se complique mais restez avec moi, on va décortiquer tout ça!

Ces 2 sous catégories sont : l’intelligence émotionnelle et la gratitude.

Alors, sur quoi faut-il intervenir pour que nos chers élèves gèrent mieux leurs émotions à l’école?

Résultats des interventions basées sur la gestion des émotions :

L’intelligence émotionnelle

L’intelligence émotionnelle c’est la capacité de percevoir, comprendre et réguler ses émotions. Selon les chercheurs, c’est une compétence qui s’apprend et qui peut-être enseignée. Et je me permets d’ajouter ici une note personnelle : il n’est jamais trop tard ! Notre cerveau étant plastique, malléable toute notre vie, on peut à tout moment améliorer nos capacités à gérer les émotions. Ouf !

Les résultats observés par les enseignants :

  • Des niveaux réduits d’agressions verbales.
  • Des niveaux réduits d’agressions physiques.
  • Une meilleure estime de soi.

La gratitude

La gratitude est définie ici comme le sentiment de reconnaissance et de joie en réponse à un cadeau reçu, que le cadeau soit un bénéfice tangible donné par quelqu’un ou une sensation intérieure ressentie face à la « beauté naturelle ».

Les résultats:

  • Cultiver la gratitude améliore le niveau de satisfaction à l’école même si le niveau de « satisfaction de la vie » reste lui inchangé.

Catégorie numéro 3 : l’attention et la conscience

L’attention est ici définie comme la capacité de se concentrer sur des stimuli extérieurs (le prof qui parle, mon voisin qui s’agite) comme intérieurs (mes émotions, mes sensations physiques). La conscience est la capacité à percevoir le stimulus quand il arrive.

Pour cultiver l’attention et la conscience, les auteurs évaluent des stratégies de méditation.

Résultats :

  • Pratiquée régulièrement, la méditation de pleine conscience améliore les capacités d’attention et de conscience.
  • La méditation améliore le bien-être des élèves et réduit le niveau d’anxiété, de stress, et les symptômes de dépression.
  • Les élèves qui ont reçu l’intervention de méditation à l’école ont de meilleures notes et de meilleures fonctions cognitives. Résultats qui sont cohérents avec une autre analyse sur le sujet publiée en 2017, nous précisent les auteurs.

Catégorie numéro 4 : les relations

Selon les chercheurs, les relations sont une composante clé du bien-être. Les compétences relationnelles jouent un rôle important dans le développement de rapports épanouissants avec les autres.

Les études analysées mettent en place une stratégie de « mentoring » ou mentorat, où une personne plus expérimentée guide et conseille un élève sur le long terme.

Résultats :

  • Les résultats sont partagés, avec des études ayant des résultats positifs et d’autres qui n’observent pas d’impact du mentorat sur les compétences relationnelles des élèves à l’école.
  • Certaines études montrent une amélioration de leur relation à l’école, aux parents et aux autres élèves.
  • Les résultats sont aussi partagés en ce qui concerne le bien-être des élèves.

Les auteurs concluent sur le besoin d’autres études pour permettre de définir si le mentorat améliore les compétences relationnelles des élèves, et si cela renforce leur bien-être.

 

Catégorie numéro 5 : la résilience

Les interventions visant à améliorer la résilience des élèves représentent un champ de recherche très actif en ce moment, avec plus de 20 000 étudiants inclus dans les études qui nous intéressent ici.

Les auteurs définissent encore deux sous-catégories: le fait de faire face (“coping” en anglais) et le fait d’être résilient. Je pensais que c’était la même chose, que nenni!

Définitions.

– Faire face c’est avoir la capacité de changer constamment ses comportements cognitifs et comportementaux pour répondre à des demandes qui sont perçues comme drainantes ou supérieures à nos ressources.

– La résilience a été définie comme la capacité d’une personne à maintenir, retrouver ou améliorer sa santé mentale après une épreuves de la vie.

Pour faire simple, j’ai regroupé les résultats des deux sous-catégories sous le terme de résilience uniquement. Généralement les ados sont plus concernés par ces recherches mais les études analysées ici par les auteurs touchent des élèves de 4 à 17 ans.

Les résultats:

  • Renforcer la résilience permet de nombreuses améliorations notamment sur les compétences socio-émotionnelles, la qualité des relations, la gestion du stress et la croissance spirituelle
  • Cela réduit le risque de développer une dépression
  • Les élèves plus résilients auraient de meilleures notes, seraient mieux adaptés à l’environnement scolaire et trouveraient l’apprentissage plus intéressant, plus plaisant et inspirant.

Catégorie numéro 6 : les habitudes et les objectifs

Les habitudes sont des schémas persistants et des préférences dans le processus de décision et le comportement d’un individu. Comme vous le savez sûrement, il est possible d’abandonner une habitude qui nous nuit pour adopter une nouvelle habitude plus positive pour nous. Rien n’est figé dans le marbre grâce à la merveilleuse plasticité de notre cerveau !

Alors, comment initier de nouvelles habitudes scolaires plus positives chez nos chers élèves ?

Deux types d’intervention sont étudiées ici: le renforcement de la capacité à s’auto-réguler et le fait d’apprendre à se fixer des objectifs, des buts à atteindre.

S’auto-réguler à l’école c’est savoir planifier sa stratégie, contrôler les étapes de son raisonnement, s’évaluer. Cela fait intervenir le concept de métacognition, qui peut se définir comme la connaissance de ses propres procédés d’apprentissage, notre capacité à penser sur nos propres pensées. C’est directement lié au fait de se fixer des objectifs scolaires réalistes.

Résultats des interventions basées sur l’auto-régulation et la mise en place d’objectifs :

  • Amélioration de la métacognition
  • Meilleure motivation et capacités socio-émotionnelles
  • Réduction du sentiment d’impuissance, des difficultés émotionnelles, de l’anxiété et de l’ennui à l’école
  • Meilleurs compétences relationnelles (uniquement pour les filles) et réduction des problèmes comportementaux (timidité, agressivité)
  • Meilleures performances académiques, meilleure satisfaction et motivation en classe.

En conclusion

Depuis 2009, le thème de l’éducation positive fait l’objet de nombreuses recherches. Les auteurs y voient une progression scientifique rapide et une forte augmentation de la pratique dans les écoles.

Toutefois, ils mettent en garde la communauté scientifique contre un manque de cohésion parmi les chercheurs, ne permettant pas de conclure sur l’efficacité réelle de certaines interventions. Pour remédier à cela, ils proposent donc de regrouper les interventions en 6 catégories, et de toujours répondre aux 3 questions définies dans leur modèle.

Sur le bien-être à l’école, résumons quand même les interventions qui fonctionnent, c’est à dire, dont l’efficacité a pu être mesurée et reproduite par plusieurs équipes :

  • Renforcer la curiosité, le plaisir d’apprendre et la créativité par des interventions ciblant les forces des élèves
  • Enseigner la gestion des émotions
  • Cultiver les capacités d’attention et de conscience par une pratique régulière de la méditation
  • Renforcer les capacités de résilience en invitant les élèves à étendre leur répertoire de stratégies efficaces et en mettant en place des programmes reconnus à l’école (approches cognitives et comportementales)
  • Enseigner la connaissance de ses procédés d’apprentissage (métacognition), apprendre à s’organiser, planifier, s’évaluer et définir des objectifs sains pour initier de nouvelles habitudes plus positives

Voilà autant de pistes pour permettre à nos élèves de se sentir mieux à l’école !

Et vous, quand vous étiez élève, aviez-vous connaissance de vos forces ? Ressentiez-vous des difficultés à gérer vos émotions ? Un manque de plaisir ou de stimulation à l’école ? Etiez-vous capable de rester attentif pendant toute la durée du cours ?

 

Référence complète de l’article: Waters, L., Loton, D. SEARCH: A Meta-Framework and Review of the Field of Positive Education. Int J Appl Posit Psychol 4, 1–46 (2019). https://doi.org/10.1007/s41042-019-00017-4

Image principale: Découpage du cerveau humain en 180 zones. Projet Connectome Humain. Matthew F. Glasser and David C. Van Essen. Department of Neuroscience, Washington University Medical School. Image publiée dans Glasser et al., 2016.